fritz hauser
schraffur
shiiinshiiin 7
distribution : metamkine
cd
Schraffur, éclosion, le titre est direct et indique un programme réalisé avec application. Un seul instrument : un gong thaïlandais d'assez petite taille. Un seul accès : une tige de métal. Un seul mode de jeu : un constant frottement régulier en va et vient à la vitesse d'environ 260 battements à la minute. Une seule progression : de l'instrument étouffé vers l'instrument relâché. Une durée : presque une heure.
Un dispositif réduit donc pour une approche première de l'instrument révélant sa substance par l'excitation continue de sa surface, de ses courbes, de ses aspérités.
Fritz Hauser se propose-t-il de revenir aux sources d'un étonnement sonore qui naît avant toute articulation, avant que l'instrument soit en quelque sorte instrumentalisé, c'est à dire avant qu'il ne soit utilisé dans l'intention d'expression ou dans l'intention de formes ? Ou s'agit-il de la jouissance de vivre l'expérience de la constante répétition d'un geste sur un corps sonore qui peu à peu et à force, fait entendre entre autres ses harmoniques et révèle le lieu et son acoustique ? S'agit-il d'une nostalgie enfantine qui demande à vérifier l'apparition d'un génie à force de frotter du métal ? Ou bien, la découverte tardive du geste minimaliste qui permet que d'une seule action continue se déploie du son dans l'espace ?
L'enregistrement (d'une facture technique irréprochable) fait de cet objet sonore un objet plastique. On songe à Marcel Duchamp et sa Sculpture Musicale bien qu'ici une seule source sonore soit employée au lieu de faire vivre l'espace par le jeu de la localisation de multiples sources. Il permet de vivre l'expérience de cette sculpture dans l'espace étroit de la stéréophonie. On peut appréhender cet objet plastique en toute disponibilité ou l'ignorer si on passe trop vite.
baku
alfredo costa monteiro / jonas kocher / luca venitucci
300 basses. sei ritornelli
potlatchp212
distribution : metamkine
cd
Voilà un enregistrement qui peut rappeler si besoin la leçon qu'il est préférable en toutes circonstances de ne pas avoir d'a priori même s'ils sont positifs. Il est de ces enregistrements qui indiquent qu'il est toujours souhaitable sinon hautement recommandé d'entendre les musiciens en concert plutôt qu'en disque. Le présent CD en est la manifestation flagrante car ce qui est donné à entendre est une formidable exploration des possibilités sonores de l'accordéon mais l'ensemble des 6 pièces qui le composent prend l'aspect d'un catalogue de couleurs et de textures sonores qui ne parvient pas à former un tout cohérent du fait même de l'absence sans doute délibérée de toute articulation. L'auditeur peut-il cheminer au travers de ces figures monochromes ? Peut-il se diriger dans l'opacité des atmosphères proposées ? Ne reste-t-il à l'auditeur que l'espace entre les plages du disque pour se mouvoir dans son écoute ?
Car si l'attention aux phénomènes sonores que chacun des musiciens met en œuvre à travers son instrument est magnifiquement portée, le fait de les circonscrire et de les empêcher même de s'affaiblir ne donnerait-il pas l'impression d'un resserrement sur l'acquis plutôt que l'accueil des circonstances présentes ? L'écoute doit-elle être rassurée par des objets aux contours définis sans plus d'espace vacants entre eux ?
Mais peut-être que ce disque, sous la forme donc d'une suite d'échantillons, joue son rôle d'appel à venir vérifier de visu comment ces musiciens appréhendent le moment du concert où ils ne sont plus seuls.
baku
dimitra lazaridou-chatzigoga / tisha mukarji / angharad davies
outwash
another timbreat51
distribution : metamkine
cd
Cet enregistrement, constamment baigné d'un léger bruit de fond qui révèle la situation urbaine et la température dans lesquels il a été effectué, permet d'entendre précisément l'espace qui unit les trois musiciennes. Dans une oscillation permanente entre l'entêtement et l'aventure, c'est à dire entre microcosme et macrocosme, entre l'objet musical et ses alentours, à la lenteur apparente de cette musique répond une action constante de l'écoute mutuelle, comme si les musiciennes étaient à la fois en attente et sur le qui-vive. Il y a ici une science précise de la respiration, où l'air mis en vibration éloigne ou rapproche les matériaux tour à tour savamment proposés ou jetés furtivement dans une permanente démarche expérimentale : on ne sait rien de ce qui va advenir et l'on constate que chacune peut compter sur l'autre dans un jeu qui masque la virtuosité de l'écoute mise en œuvre et si nécessaire à son mouvement. Au gré de trois pièces enregistrées le même jour et où il est question de glacier, de fonte et de moraine, l'oreille découvre une musique doucement brusque, délicatement verticale dans laquelle chaque élément se détache, libre de sa distance d'avec les autres et qui reste vivant à chaque instant, prêt à apparaître, se transformer et disparaître non sans avoir bousculé avec la détermination de sa simple présence le réel sonore qui se déroule. Les trois musiciennes ne tentent pas de bloquer ce réel en fixant les objets qu'elles découvrent. Elles savent accepter la perte prenant toute fragilité comme une aubaine.
baku
margaret leng tan
she herself alone: the art of the toy piano 2
mode records221
distribution : metamkine
cd
1948, John Cage n'utilise pas encore le Yi King comme outil de composition qui le libère de ses choix et de ses inclinations personnelles mais il travaille déjà depuis une dizaine d'années à accepter toutes sortes de sources sonores et à abolir toute hiérarchie entre elles. C'est dans un geste manifeste qu'il compose une suite pour piano jouet dans une démarche presque minimaliste et conceptuelle : seulement jusqu'à neuf des touches blanches du clavier sont utilisées et les dynamiques proposées sont impossibles à réaliser sur un tel instrument obligeant l'interprète à les réduire tant bien que mal sur une échelle plus étroite. Utilisant ces fameuses structures rythmiques dont les subdivisions sont à l'image de la globalité, John Cage écrit cette suite pour les besoins d'un solo de Merce Cunningham durant un fructueux séjour au Black Mountain College (Caroline du Nord). Le piano jouet, à la facture sommaire (les touches actionnent de légers marteaux qui viennent frapper des tiges métalliques) oblige à accepter les incidents de parcours (touches qui ne répondent pas, par exemple) pouvant altérer la régularité d'une phrase musicale. Voilà déjà un soupçon d'indétermination que John Cage utilisera plus tard de manière systématique en lui donnant au fil des années des saveurs d'une incroyable diversité. John Cage se permet donc d'écrire une musique pour piano jouet avec le même soin que ces autres pièces du moment (In a Landscape, Sonatas and Interludes for prepared piano, etc.). Cette "permission" est bien une démarche qui sera transmise par John Cage à bien des compositeurs. Encore très récemment Gavin Bryars déclarait sur BBC Radio 4 avoir reçu de John Cage de manière indirecte et par l'exemple la permission de suivre sa voie sans culpabilité. Il semble que cette transmission continue de circuler si on en croit le reste des œuvres du présent CD. Old MacDonald's Yellow Submarine écrite en 2004 par Erik Griswold sous la forme de 6 pièces courtes, peut être considérée comme un hommage appuyé à la Suite for Toy Piano de John Cage. Elle en serait comme une extension actualisant l'esprit d'ironie et d'innocence du vieux "maître" non sans ramener les apports du minimalisme répétitif plus tardif. An American in Buenos Aires (A Blues Tango) de George Twining composée en 2010 qui mélange piano traditionnel et piano jouet est sans doute la pièce la moins intéressante de CD si ce n'est la distance d'avec l'esprit du blues et du tango opérée par la sonorité du piano jouet. Put My Little Shoes Away de George Crumb est interprétée ici sous la forme d'un arrangement de Margaret Leng Tan pour voix, piano jouet et percussion sur laquelle elle chante une petite ritournelle faussement légère puisqu'il est question de la mort imminente d'une enfant. The Animist Child de Jerome Kitzke évoque une forme de chamanisme décalé par le jeu de ses motifs rythmiques répétés et agencés sur laquelle voix, frappements de pied et de mains réussit à ancrer le piano jouet plus profondément dans la terre faisant oublier son côté enfantin et léger. Retour à John Cage avec Dream (1948) joué successivement au piano jouet, au piano à queue puis sur les deux instruments simultanément. Ecrite également pour une chorégraphie de Merce Cunningham elle est aussi contrainte dans un mode unique et n'empêche pas de songer à Erik Satie. Hymn to Ruin de l'australien Ross Bolleter est sans doute la pièce la plus intéressante et la plus prenante du CD. Joué sur des pianos et des pianos jouets en mauvais état, on assiste aux tentatives insistantes de faire exister le son malgré ruines et désenchantement. Même la régularité rythmique qu'égrène la structure subit la perturbation de résonances cassées et interrompues. Se dégage une atmosphère noire distillée par les résonances et les couleurs sonores qui échappent à la destruction. Le programme de ce CD se termine par une pièce de Laura Liben, She Herself Alone, pour piano jouet et psaltérion, les deux instruments presque constamment dans un jeu de frottements harmoniques dû à leur accord respectif non tempéré, évoquent deux petits moulins à musique en fer blanc. La pièce ne cherche pas à cacher une certaine mélancolie.
A travers ce programme de pièces pour piano jouet et autres extensions, Margaret Leng Tan avec l'énergie si particulière qui est la sienne, arrive à nous convaincre qu'on peut à la fois échapper à l'enfance, automatiquement évoquée par l'instrument, et mettre celle-ci en regard d'une gravité paradoxale.
baku
alexei borisov / olga nosova / dave phillips
borinosophil
monotype recordsmono 051
distribution : metamkine
cd
mirt
articifial field recordings
catsun/monotypecat8
distribution : metamkine
cd
Ces deux productions du label polonais nous proposent des musiques qui s’inscrivent dans la mouvance de la musique électroacoustique improvisée, dans deux de ses facettes.
Alexei BORISOV est l’un des pionniers de la scène électronique russe, depuis les années 80. Avec Olga NOSOVA, plus jeune d’une génération, batteuse et post-punkette de la scène industrielle moscovite, il forme le duo, ASTMA. Un duo qui s’est associé à l’électronicien déjanté helvétique Dave PHILLIPS, issu du collectif Schimpfluch , pour un concert à Moscou en juin 2009. L’accumulation de couches sonores, le croisement des interventions des trois partenaires, donnent naissance à une entité d’essence mécanique, sombre, parfois terrifiante, déclinée en cinq tableaux, d’où émergent ponctuellement quelques sons plus emphatiques. Toutefois, malgré les sonorités âpres et rugueuses, la mise en œuvre est assez linéaire sans variations brutales de rythme.
De son côté, Tomasz MIRT, par ailleurs un des responsables de Monotype.Rec et plus particulièrement du sous-label Catsun, propose avec ces "paysages sonores artificiels" une musique plus ambiante, concoctée à l’aide d’instruments divers (trompette, piano Wurlitzer, synthés, guitare, percussion) associés à des bribes d’authentiques paysages sonores. Chacune des sept propositions, non titrées puisqu’il s’agit de lieux fictifs, offrent un environnement différent, parfois mystérieux, parcouru de bruissements divers, d’esquisses de pas, sans pour autant nuire à une unité d’ensemble, qui caractérise un album plaisant, parfois envoûtant.
pierre durr
musique action 4
madame luckerniddle
vand'oeuvrevdo1235
distribution : metamkine
cd
Un disque pour l'histoire. Un enregistrement dans l'histoire. Le label du Centre Culturel André Malraux, Vand'oeuvre, publie ces mois-ci, le quatrième volet de sa série d'enregistrements lors du festival Musique Action. Nous sommes en 1998. Quinzième édition. La formation présentée est composée par une ossature qui deviendra quelques années plus tard, le projet 4walls au complet à savoir Luc Ex, Veryan Weston, Phil Minton et Michael Vatcher. Accompagnés de Catherine Jauniaux, Zeena Parkins, Christian Marclay et Otomo Yoshihide. Quel casting ! Un vrai all star band de l'époque si j'ose dire. L'histoire en question ne le serait pas sans que ce groupe a été monté par et pour Tom Cora. L'histoire et vous n'êtes surement pas sans le savoir, lui jouera un triste sort, en décédant quelques jours précédant le concert qui devait avoir lieu en sa compagnie, et joué par Madame Luckerniddle en son hommage. La musique composée entre autres par Tom, mais aussi Phil et Veryan, Catherine et le binôme Otomo/Christian, l'a été pour la pièce de théâtre Sainte Jeanne des abattoirs de Bertold Brecht, montée par Marie-Noël Rio. Pièce que l'on qualifierait de "sociale". Autour des malaises économiques de la fin des années 20 et les mauvaises conditions de travail dans le monde ouvrier, présent jusque dans le texte sur le triptyque du début. Terriblement d'actualité en fait. Encore dans l'histoire. Un rock psyché et entrainant jalonne toutes les pièces écrites par Tom notamment. Une tension palpable dont se délecte vous l'imaginez bien, Luc Ex et Veryan Weston avec son piano monté sur ressorts. Pour un jeu tout en attaque. Chez tous les musiciens, un jeu appliqué et soigné. Pour des sonorités qui même ne vous flatteraient pas forcément d'habitude (je parle pour moi bien sur), ce combo y met une telle joie (et pourtant) et une telle énergie qu'ils nous emmènent facilement dans leur univers cabaresque avec enchantement. Les voix s'éclatent sur des compositions presque contemporaines, presque jazz, terriblement rock et chaleureusement contestataires. Ça respire la vie ce disque. Ça sent l'histoire des musiques populaires de l'époque, un savoureux dosage de tout cela. Phil Minton en presque crooner avec le tube "The anarchist's anthem". Avec évidemment une atmosphère propice au dépassement de soi qui se retrouve sur ces compositions. Applaudissements.
cyrille lanoë
axel dÖrner / jassem hindi
waterkil
corvo recordscore004
distribution : metamkine
lp
Je ne raterai pas de sitôt une occasion de découvrir les nouveautés du label berlinois Corvo records. Un label vinyle qui prend le temps. Quatre références au compteur en deux ans. Quand d'autres labels monopolisent l'espace avec une sortie tous les quinze jours. Quatre objets soignés, de la pochette (qui se retrouve ici en trois magnifiques volets) à la musique. Un propos rare et sincère. Que ce soit chez Ezramo, ou son quintet avec entre autres David Fenech. Je vous laisse trainer sur le site web de votre revue préférée pour en trouver trace de leurs chroniques. Bien souvent, les clés de la maison sont laissées à des artistes au propos souvent mêlé à l'art plastique, parfois légèrement conceptuel. Deux artistes se rencontrent ici sur ces deux pièces (une par face et en 45 tours), à la recherche d'un maximalisme rafraichi. Bien longtemps que je n'avais pas écouté AXEL DÖRNER, le trompettiste berlinois, et jamais entendu le discret frenchie JASSEM HINDI, au dispositif électroacoustique. Le premier a joué avec les plus grands (O.Yoshihide, J.Butcher, P.Minton etc...), le second avec ses autres discrets camarades Olivier Di Placido ou Basile Ferriot. Deux faces relativement opposées. La première présente un mélange d'ultra minimalisme et d'improvisations au ralenti. Le silence joue déjà après une courte première partie de cette pièce intitulée "Caol". Ça crépite, ça papillonne au bon sens du terme, ça carillonne parfois aussi. Une réelle performance au son continu pour AXEL sur cette partie qui pendant longtemps se mêle sans qu'on s'en aperçoive de suite, aux sons analogiques de JASSEM. Dans un tourbillon avorté au bon moment. Laissant place à des manipulations en temps réel à la limite du larsen, au plus proche du geste. La deuxième pièce, "Able", sonne plus noise, tout en partant et en se ressourçant sur ce tapis du presque rien. A base donc de pistons asthmatiques et de fréquences et bandes analogiques. Qui n'est pas sans me rappeler, le Small Cruel Party balancé dans une benne à harsh noise qui lorgne du côté d'Arnaud Rivière. Un doux radicalisme qui en fait vous l'aurez deviné, un excellent disque.
cyrille lanoë