jacques brodier
filtre de réalité
penultimate presspp5
distribution : metamkine
lp
Et si ce "Filtre de la réalité" était la vie ? Ne vivons-nous pas pour lutter contre les filtres de la vie ? Pour atteindre le but ultime, LA vie. Si toutefois l'on considère la vie comme la réalité. Qu'on le veuille ou pas, cette réalité de la vie est bien là. "Il faut rendre compte, il faut rendre compte", tel ce message envoyé en fin de première face. Venu des captations sonores d'ondes radios depuis son jardin et passées à travers ce "Filtre de la réalité". Machine créée par Jacques BRODIER lui-même. Ces ondes agitent ensuite à l'aide d'électro-aimants, des cordes tendues en guise de clavier. En véritable inventeur sonore, Jacques se positionne parmi ces architectes sonores tel, et cela me donne l'occasion de le saluer, Alain de Filippis. Ces ondes filtrées évoquent bien sur l'acousmatique. Celle-ci est ici très personnelle. Je ne sais pas si c'est une volonté de sa part, mais je trouve à cette première face un décor inspiré des futuristes, et m'évoquant autant Luigi Russolo que Walter Ruttmann. Lorsque la deuxième face nous emmène plus du côté du field-recordings, avec toujours ces sonorités chaleureuses, rocailleuses, avec ce grain typique du traitement analogique et de prises de sons aussi rudimentaires que magnifiques. L'image que j'ai de l'architecte sonore est celle d'un ouvrier à la tâche. Ces instants magiques où l'on se laisse aller à transposer le matériau sonore à des visions de l'Homme à l'exécution, dans l'action, dans l'instant de l'action. On l'imagine aisément au travail, puisque c'est de cela qu'il s'agit. Effectivement, Jacques BRODIER est un travailleur de l'ombre, basé au Havre. Que sont allés chercher Erik M et Eric La Casa en 2009 pour Silence Radio et Radio Suisse Romande, et une commande d'un documentaire radiophonique autour de l'artiste fortement recommandé et à écouter sur silenceradio.org (depuis le site http://ascendre.free.fr/radio/details/filtrederealite.html). "Filtre de réalité" est le premier enregistrement de son travail. Si l'on sait comment il a été composé et sur quoi, on en sait beaucoup moins sur le type d'enregistrement. Si ce n'est que Jason Lescalleet s'est chargé du mastering. Ce "Filtre de réalité" est terriblement humain. On nous ouvre les portes d'un univers incroyable, comme Jacques nous ouvre les portes de sa maison. "Un paysage mental" comme il dit. Un disque tout simplement fantastique, touchant et troublant, et qui fera date.
cyrille lanoë
vincent posty
le hakarl
ritte ritte rossri_iro 04
distribution : metamkine
lp
Terrain vierge. Totalement. Une de ces belles découvertes au moment où arrive le paquet, contenant les joies ou les déceptions que nous vous ferons partager sur papier ou sur le web. Je reçois donc ce disque orange dans une pochette pvc transparente. Rien ne me parle. Ni les artistes présents, il s'agit du duo Vincent POSTY/ Pascal Gully, ni le label, Ritte Ritte Ross. Tout est dans la réflexion : vous faire découvrir ce que nous découvrons nous-mêmes, chroniqueurs. Vincent POSTY est à la contrebasse et aux effets. Pascal Gully à la batterie et aux percussions. Il s'agit en fait d'une alternance de titres de contrebasse solo, et de morceaux enlevés et piqués au free rock en duo, qui rappelle celui de La Vierge de Nuremberg. Les solos de contrebasse font penser encore une fois au label Bloc Thyristors et le projet Brigantin, incluant les belles excursions de Barry Guy. On retrouve ici un peu la même atmosphère, en plus électrique souvent. Allant et venant dans un archer aussi mélodique que saillant. Avec des prises de sons intéressantes, captant parfois l'environnement de celles-ci comme sur cette fin de disque, et ces enfants qui jouent au loin. Cette contrebasse m'intrigue. Aussi classique qu'aventureuse. Toujours sur le fil. Un archer qui rebondit de temps à autre, une boiserie savonneuse aux résonances chaleureuses. Cette contrebasse s'électrise dans tous les sens du terme sur "Charmant", moment aussi court que noise. Un free rock psyché qui m'évoque Fontanelle, le groupe né des cendre du groupe psyché Jessamine. Principalement sur l'ouverture. Un batteur probablement fan de Liebezeit. Un joli travail également sur la delay, discrète dans "Mirages", à la douceur implacable et saisissante à la fois. A l'image du disque en lui-même, saisissant dans son ensemble. Tout comme lorsqu'il s'aventure dans un noise parfois proche des Ruins sans le chant, sur "Les oies sauvages". J'ai presque envie de dire que tout est bon dans ce disque.
cyrille lanoë
jean-claude eloy
chants pour l’autre moitiÉ du ciel – butsumyÔe / sappho hiketis
hors-territoiresht 17-18
distribution : metamkine
cd
La cérémonie du repentir (Butsumyôe, d’après le roman Vie d’une amie de la volupté de l’écrivain japonais Ihara Saïkaku) et Sappho implorante (Sappho Hikètis, composition inspirée par les vers de la poétesse grecque, notamment l’invocation à Aphrodite) : deux œuvres écrites pour des chanteuses exceptionnelles, Yumi Nara et Fatima Miranda, et que Jean-Claude Eloy a voulu indissociables. L’enregistrement est celui d’un concert donné en 1994 au Festival Automne de Varsovie. Dans Butsumyôe Yumi Nara a la voix principale et Fatima Miranda l’accompagne. Les rôles sont inversés dans Sappho Hikètis.
Butsumyôe est une pièce entièrement acoustique, où les deux chanteuses utilisent une grande variété de percussions. Il s’agit d’une narration, nous sommes donc à mi-chemin entre le "parlé" et le "chanté" comme dans certaines musiques traditionnelles, notamment japonaises. Pour Jean-Claude Eloy cet entre-deux constitue un champ de possibles extrêmement vaste, qu’il a exploré minutieusement avec Yumi Nara en veillant à toujours mettre les techniques vocales au service de l’expressivité. Yumi Nara chante (parle, déclame, profère, psalmodie, joue, et bien d’autres choses encore, les mots manquent…) en japonais ancien d’Osaka. Au-delà des prouesses vocales, la voix de cette chanteuse est de celles qui peuvent donner instantanément la chair de poule. Même si l’on ne comprend pas le texte, toute la force émotionnelle de la situation décrite par Saïkaku nous est transmise de plein fouet. L’accompagnement de Fatima Miranda y est également pour beaucoup. Cette dernière maîtrise elle aussi un éventail impressionnant de techniques avec, entre autres, un très beau passage de chant diphonique. Ce qui est remarquable chez Jean-Claude Eloy, c’est cette capacité d’assimiler des procédés, des genres, des traditions, sans jamais les reproduire simplement. Le compositeur se renouvelle ainsi sans mal, ses créations ont toujours quelque chose d’inédit, se situent toujours "hors territoires".
Dans Sappho Hikètis les chanteuses sont accompagnées par une bande magnétique réalisée en 1984-86, avec des sons préenregistrés de percussions en métal. L’électroacoustique est donc très présente, donne une toile de fond grave et sombre, comme une grande nappe d’eau souterraine agitée de violent remous. Mais bien sûr ce sont là encore les voix qui rendent la pièce si saisissante. Le spectre de sonorités couvert par Fatima Miranda est tel qu’il est stipulé dans le livret que sa voix n’a fait l’objet d’aucune transformation artificielle, d’aucune modulation en direct si ce n’est une légère amplification compte tenu de la prégnance du dispositif électroacoustique. Ces voix implorantes nous traversent de part en part. Sappho Hikètis est deux fois moins longue que Butsumyôe, mais d’une intensité bouleversante. On ne sort pas indemne de l’écoute de ces deux compositions.
yann leblanc
jean-claude eloy
"chants pour l’autre moitiÉ du ciel - normalisations collectives et processus d’individuation"
hors-territoires
distribution : metamkine
livre
Cet ouvrage regroupe principalement des entretiens menés avec Jean-Claude Eloy à propos de cinq œuvres : Butsumyôe, Sappho Hikètis, Erkos, Galaxies et Gaia-songs. Il comporte également les fiches techniques des compositions, des indications sur leur mise en scène, des articles, des extraits de textes littéraires ainsi que de nombreuses photos. Chacun pourra y trouver son compte, qu’il s’intéresse à la technique, aux méthodes de travail employées par Jean-Claude Eloy, aux œuvres et personnes qui l’ont inspiré, à l’histoire ou à la sociologie de la musique, aux musiques traditionnelles…
On apprend par exemple que le compositeur s’est servi de son expérience en électroacoustique dans le travail préparatoire avec Fatima Miranda pour Sappho Hikètis : "Après quelques échanges, j’étais finalement allé la voir à Madrid où nous avions passé une semaine entière à "examiner" sa voix. Notamment les tessitures possibles en fonction des types d’émissions vocales : sons de gorge, sons de tête, sons de glotte etc. Chaque exemple particulier devait être analysé, étudié, commenté, expliqué, et baptisé d’un nom permettant de le repérer, comme une sorte de répertoire de ses techniques vocales toutes personnelles. […] Ce travail de recherche était très intéressant. Un peu semblable à celui d’explorer un nouveau studio électronique !" Jean-Claude Eloy ajoute plus loin : "L’électroacoustique nous force à redécouvrir… l’acoustique, dont la perception nous a été graduellement obscurcie et réduite par nos certitudes culturelles."
Nos certitudes culturelles, les rapports de pouvoir, le conditionnement et la standardisation… le compositeur affirme avec force son rejet de toutes les formes de sujétion, d’hégémonies. C’est de cela dont parlent ses œuvres : "Non pas chanter la "liberté", prise en elle-même, mais plutôt tenter d’exprimer ce processus permanent et éternel qu’est la "libération", face aux oppressions ou à la solitude, à travers les parcours individuels, la révolte sociale, ou surtout la spiritualité". On comprend aisément pourquoi ses rapports avec les structures institutionnelles et les circuits établis de la musique n’ont pas toujours été faciles ! Une belle introduction au travail et à la pensée d’un compositeur aux multiples facettes.
yann leblanc