Pour Heddy Boubaker (1963-2026)

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Il y a des personnes qui sont comme des poutres.
Elles sont toujours là, imbriquées.
Elles tiennent et font tenir.
Elles font du lien, du passage, inventent des trous d’air,
de quoi respirer dans une époque renfermée.
Heddy est, était (je ne me résous pas à cet imparfait) comme ça :
un formidable mélangeur, un cœur modulaire qui peut, pouvait, se brancher
à tout, à tout le monde, à toute la musique du monde.
Heddy sait, savait, que la musique est d’abord un art de vivre.
Une hospitalité. Une convivialité.
Un partage de ce quelque chose qui fait tenir.
Comme bien d’autres, j’ai connu avec lui ces moments où les identités se perdent,
où l’acte de dire ensemble devient une intensité qui brûle toutes les étiquettes,
met le feu au spectacle.
Heddy n’a jamais cru aux frontières.
Il faut un optimisme forcené, une puissance d’accueil, un véritable athlétisme affectif
pour rendre tangible une telle croyance dans l’ici et le maintenant qui est le nôtre.
Le bouillonnement, le refus des catégories, les espaces saturés,
la Maison peinte qui nous a toutes et tous dessinés autres et pareils,
toutes ces porosités entre la musique, la vie et le couscous (à supposer que ce soit des entités claires et distinctes),
cette vie nomade au sein de sa propre maison,
cette façon mi-brute mi-enfantine d’empoigner un instrument,
de le faire chanter comme de le chatouiller avec des ustensiles de cuisine, des jouets, du matériel de rasage,
la permission de tenter des choses, de se laisser tenter, cette méfiance envers le fini, le produit, le définitif,
cet étonnement devant un monde qui existe,
le plaisir de partager un kaki,
cette manière d’être présent et toujours un peu en retrait,
poutre qui fait tenir et semble faire partie des murs depuis toujours,
tout cela vit en nous comme au présent perpétuel,
tout cela vit en nous comme un acte de résistance,
tout cela se vit à l’imparfait de toute vie,
la maison tient,
et la mort n’est que le spectre de l’oubli,
elle a paumé ses bouchons d’oreilles,
on va continuer à lui en marteler
des acouphènes,
créer des trous des tympans
dans le présent qui vit,
ici et maintenant.
Je t’embrasse.
Sébastien LESPINASSE
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Heddy et moi
2006, à la Maison peinte
Le 17 juin 2006, nous débarquons à La Maison peinte. Nous, c’est le duo Kristoff K. Roll (Carole et moi), et le duo de danseur & danseuse L’entre 2, Christian Deric et Mireille Neil (duo qui à l’époque s’appelait Le Chat Pitre. Nous allons improviser : danse et musique en appartement. Mireille et Christian dansent dans cet environnement quotidien, une maison, et Carole et moi faisons du son – uniquement avec les objets de la maison. Dans ces énormes possibles de corps sonores (ou objets/instruments) que recèle un intérieur habité, nous incluons lecteur CD ou K7 avec les disques ou bandes qui sont là. Évidemment, parce que la manipulation devient visuelle, parce que nous sommes avec Le Chat Pitre, et parce que nous aimons ça, nos interventions tiennent autant de la performance que de la musique. Nous avons inspecté les lieux, échangé avec les habitant·es, Heddy, Zehavite sa compagne (pour qui la maison était sa toile à peindre en 3 dimensions) et les enfants pour savoir ce qui était possible ou intolérable pour eux. Et le soir, très respectueusement, nous avons « renversé » la maison. Carole épluchait des pommes de terre un abat-jour sur la tête, pendant que Mireille et Christian épousaient l’architecture de la maison. Les auditeur·ices nous ont suivi à l’étage. Je me souviens en avoir capté (voire capturé) quelqu’un·es et les avoir enfermé·es dans la salle de bain où nous chantions sous la douche (enfin, sous le bruit de la douche, puisque nous sommes ressortis aussi secs qu’en y entrant, mais pour les auditeur·ices derrière la porte, l’illusion était parfaite). Pendant ce temps, ailleurs dans la maison, Carole et d’autres personnes du public jouaient, iels faisaient de la musique avec des chaises. Mireille a méthodiquement vidé les albums photos sur le sol. Christian a terminé en prenant chaque auditeur·ices en douceur : il les a transporté·es puis allongé·es. Heddy et Zehavite, imperturbables, étaient heureux de voir de la vie dans leur maison qui de toute façon, même sans nous et le public (des invité·es), ne devait pas en manquer.
Dans quel autre lieu aurions-nous pu faire ce genre de performance ? Quel théâtre pourrait mettre à disposition un lieu si riche ? Et puis qui donne sa confiance et accepte de voir sa maison, son lieu de vie, ainsi chamboulé ?
C’est un des projets les plus fous que j’ai pu mener. Faire avec ce qu’il y a, dans un environnement existant, et non pas partir du plateau nu et cubique d’une salle de spectacle. Faire avec. Voilà ce que j’aurais pu dire à Heddy. En fait, je pense que lui-même le disait. Que c’était même son moteur créatif.
2015-2016, Le Grand Attracteur et le Grand Attractour
En 2015, Heddy et Sébastien Cirotteau reprenaient leur duo Vortex. Heddy, qui a malheureusement été obligé d’arrêter de souffler dans un saxophone alto, baryton ou basse, joue à présent du synthé. Ils ont enregistré une face de vinyle et me proposent pour la face B un remix. J’ai déjà fait quelques réinterprétations électroacoustiques de morceaux existants, et j’avais déjà imaginé faire des remix de rock ou de chanson. Et si je devais le faire réellement, je déconstruirais la carrure du morceau, je ferais exploser le rythme pour révéler autre chose. Mais lorsqu’ils m’ont envoyé les bandes, face à ce flux, ce flot de son (qui ne m’a pas vraiment surpris, je ne m’attendais pas à des chansons), que faire ? Eh bien, exactement l’inverse. Mettre « en place » leur flot. Bien en place, bien carré et en mesure. Heddy et Seb avaient découpé leurs improvisations en 6 plages, j’ai donc fait 6 morceaux. Le premier à un temps, le deuxième à deux temps, et ainsi de suite jusqu’au sixième à six temps. Une sorte de « suite de danse ». Et j’ai dit des textes (liés à l’affaire dite de Tarnac) sur ces bandes orchestre.
Je suis très heureux de cette proposition. D’abord parce que j’ai fait quelque chose que je n’aurais sans doute pas fait sans cette invitation. Et puis maintenant, j’ai un vinyle avec mon nom (même si ce n’est que la face B).
En février 2016, nous avons joué pour fêter la sortie de l’album ; et puis nous avons joué en trio à la maison pour organiser une tournée : Le Grand Attractour. Avec Heddy, c’était simple : allons-y ! Ce « tour » s’est résumé à deux villes, Grenoble et Saillans, mais deux dates qui se suivent, pour ces musiques, c’est déjà une tournée. Et si l’on ajoute les deux dates lors de la sortie de l’album, ce furent quatre occasions de jouer ensemble*. Je me souviens du concert de Bordeaux. Juste avant le concert, le synthé d’Heddy (un synthé modulaire de grande qualité) ne fonctionnait plus. En pareil cas, j’aurais transpiré à grosses gouttes et disparu sous le tapis. Heddy s’est vaguement énervé contre ces machines sophistiquées, puis il a sorti sa basse (ou sa guitare), et a joué comme si c’était ce qu’il avait prévu.
2025, Heddy en solo à Béziers, au Korrigan, le 25 octobre

Baptiste Hébuterne Mariotte (plus connu sous le pseudo Urbuli Baba) organise une rencontre d’improvisatrices et improvisateurs au Korrigan, un ancien pub célèbre de Béziers. Nous sommes une vingtaine de musicien·nes réuni·es. Que 20 improvisateur·ices se retrouvent dans la ville de Béziers, c’est déjà quelque chose d’étonnant – mais quelle surprise, et quelle joie de voir débarquer Heddy.
Je lui dis : je suis heureux de te voir.
Nous ne nous étions pas vus depuis quelque temps. Depuis que nous avions arrêté d’organiser le festival Sonorités/Noise sur Toulouse, peut-être. Dans cet ancien bar, il y a plusieurs pièces sur différents étages, que le nouveau propriétaire utilise pour des expos photos : toute la journée, chacun·e passe d’une pièce à l’autre pour jouer avec les uns & les autres – sauf celles & ceux qui comme moi sont accrochés à leur fils. Le soir, pour un moment public, nous organisons des formations : trio, quartet, duo. Heddy demande à jouer en solo. Il explore en ce moment, à la guitare électrique, un nouveau projet qu’il veut faire découvrir, une proposition rythmique où il crée des boucles en live et joue avec. Dispositif solo simple, et qui m’a particulièrement touché. Rythmes complexes, polyrythmies, boucles bruitées, accidentées, rugueuses mais accrocheuses.
Je lui dis : J’ai beaucoup aimé.
Avec Carole, iels ont combiné qu’il devait venir jouer ce solo à Frontignan.
Il ne viendra pas.
Je vous dis : je suis triste.
* À un moment où de nombreux et nombreuses musicien·nes souffrent de ne pas jouer, il n’est pas inutile de rappeler qu’il est possible de prendre en charge la diffusion de ces musiques. Sans argent public, on peut organiser des concerts chez soi ou dans une salle municipale, en extérieur, ou dans tout autre lieu. Cela ne résout pas vraiment les problèmes financiers des musicien·nes, mais c’est complémentaire des lieux plus officiels. Cela crée de la vie musicale. Celui ou celle qui invite n’invitera peut-être pas le ou la musicien·ne qu’il affectionne le plus, mais celle ou celui qui est de passage à ce moment-là ; et finalement, il appréciera la rencontre. Sur ce sujet, Heddy était un modèle.
J-Kristoff CAMPS
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Heddy Boubaker savait faire de la vie une œuvre d’art, rendre poreuses les cloisons entre la vie, la création, la politique et traiter toutes les sphères de l’existence avec le même soin, le même intérêt, les faire vivre et dialoguer, pour recueillir de ces expériences l’inouï à remettre en jeu pour que ça pense, que ça joue, que ça creuse et que ça ouvre, encore. Rares sont ceux qui savent jouer de ce fil qui fait tenir ensemble sans imposer d’unisson, et ouvrir au concert des singularités. C’est le pari d’un poète. C’est un legs que chacun qui a eu la chance de le partager avec Heddy pourra s’employer à faire fructifier : le remettre en jeu pour que ça pense, que ça joue, que ça creuse et que ça ouvre, encore.
Rémi BRASSIÉ
J’aime à me dire que les gens que j’aime, qui disparaissent, nous chargent de continuer, en intégrant à nos vies les plus belles choses qu’ils nous ont apprises. Cela m’aide, et c’est une manière de leur rendre hommage. D’Heddy, je retiens ce mélange incroyable de timidité, de douceur relationnelle et d’absence totale d’autocensure. Heddy avait une idée, il œuvrait à la mettre en pratique et le projet prenait forme.
Comme si le moment d’hésitation, qui personnellement m’habite toujours entre l’idée et sa réalisation, n’existait pas chez lui, ou qu’il la repoussait si loin qu’elle n’avait aucun poids. Je me rappelle de plusieurs discussions montrant qu’il ne comprenait pas que je puisse être dans le doute quant à ma légitimité, ma compétence, ou le bien-fondé d’une idée qui pointait son nez. Quel bulldozer en un sens, Heddy ! Waouh ! Quand je parlais de douceur relationnelle, je pense à cette écoute large de l’autre, aux analyses qu’il livrait si on lui posait des questions, analyses toujours très personnelles mais qu’il n’avait pas besoin de défendre : elles étaient là. Point. Et si Heddy était un arbre ? Ce serait un chêne.
Merci pour ta belle amitié, pour tout ce que tu as apporté de dynamisme à la musique improvisée, et pour la belle famille que tu as créée, et qui reste auprès de nous.
Anne CHOQUET
J’ai collaboré avec Heddy entre 2007 et 2013, période durant laquelle nous avons enregistré deux CD en duo (lui au saxophone, moi à la trompette) : Upside Down, sorti en 2008 sous le label Why Not Ltd, et Axon, sorti en 2011 chez Intonema. En 2007, j’ai joué avec Gino Robair et Heddy dans la légendaire « Maison peinte », sa maison à Toulouse. Lui et Zéhavite étaient des hôtes formidables et la maison était tout simplement indescriptible, peinte dans ses moindres recoins, meubles y compris. Il est venu deux ou trois fois à Hambourg, où je réside et où nous avons donné des concerts ensemble. En 2009, nous avons joué au festival Densités de Fresnes-en-Woëvre, et en 2010 avec Heiner Metzger au Festival des Musiques Innovatrices de Saint-Étienne.
J’appréciais beaucoup Heddy, en tant que musicien, mais aussi en tant que personne : il était très intègre, et avait beaucoup d’humour. C’était un saxophoniste fantastique : il avait développé un son très personnel et de nombreuses techniques de jeu avancées au saxophone, son jeu alliait à la fois légèreté et profondeur. Et lorsqu’il avait dû abandonner le saxophone pour des raisons de santé, il s’était mis avec une aisance déconcertante au synthétiseur, à la basse électrique et à la guitare.
Birgit ULHER
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C’était ma première Fabrique de musique.
J’avais choisi de commencer l’aventure avec lui. Je le connaissais depuis 2007 : je l’avais rencontré au festival ZieuMzic, qu’il organisait avec Nusch Werchowska ; à cette époque, je découvrais la pratique de l’improvisation libre. En 2012, nous avions déjà trois disques en duo, nous commencions un trio avec Geneviève, et j’avais toute confiance en lui pour commencer cette aventure de la Fabrique de musique. Qui s’est arrêtée en 2018, après 60 magnifiques rencontres avec des improvisateur·ices de tous horizons.
J’aimais sa manière d’être, authentique. Il était prêt à expérimenter à chaque fois comme si c’était la première fois, dans un vrai plaisir du partage de l’instant avec qui nous étions comme personnes musiciennes à ce moment-là de nos vies.
Soizic LEBRAT
La Fabrique de musique n° 1, duo Heddy Boubaker/Soizic Lebrat, enregistré le 26 juillet 2012 chez Geneviève Foccroulle
Discussion entre Heddy & Soizic, enregistrée juste après ce moment de jeu
Duo Heddy Boubaker/Soizic Lebrat :
Accumulation d’acariâtres acariens, CD/DL, Le Petit Label, 2008
Quasi Souvenir, CD/DL, Le Petit Label, 2011
SLHB, Off the Record, DL, Audition Records, 2011
Trio Boubaker/Lebrat/Foccroulle :
En concert à Radio France, dans « A l’improviste », le 11 février 2013
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Le fleuve Boubaker
Prenons la métaphore du fleuve : Heddy serait un fleuve. Un fleuve qui irrigue, qui charrie des argiles, des limons, des alluvions, qui ensemence ses berges, qui déborde de son lit. Comme tous les fleuves, le fleuve Boubaker a plusieurs sources. Ce sont ses années d’enfance, pendant lesquelles ses parents l’emmènent dans les festivals de jazz : il entend Sun Ra, l’Art Ensemble of Chicago. Ce sont aussi les premiers groupes, comme cet orchestre de musique haïtienne Jeune Kompa, rencontré à Paris au milieu des années 80, dans lequel Heddy officie en tant que guitariste : déjà une forme de créolité dans la pratique musicale. Et puis la confluence majeure de ce fleuve, c’est sa femme, la plasticienne israélienne Zéhavite Cohen, dont l’œuvre principale est aussi leur lieu de vie : la Maison Peinte*. Si tu franchis un jour le seuil de la Maison peinte, tu ne l’oublieras jamais. Elle t’imprime la rétine à vie. Une maison peinte, baroque et accueillante, aux murs surchargés de collages et d’objets amassés. Une maison où l’art est aussi de recevoir, la table toujours pleine. Zéhavite et Heddy organisent et accueillent 120 concerts/performances sur la première décennie du XXIe siècle. Si la majorité des propositions tourne autour de l’improvisation musicale, le cadre déborde tout comme la peinture sur les murs : poésie sonore, danse, projections, théâtre. Il serait exténuant de dresser une liste exhaustive de toutes les personnes qui s’y sont produites. À Labarthe-sur-Lèze, dans la banlieue toulousaine, se croisent des artistes du monde entier autant que des amateur.ices du coin, les un.e.s étant souvent amené.e.s à improviser avec les autres. Heddy s’y révèle comme un découvreur et un passeur, à la fois hôte, programmateur, régisseur, mécène… Il s’y programme d’ailleurs souvent, comme une continuité, une complétude de cet art de la rencontre dans l’échange sonore, au plus intime de l’écoute.
Automne 2011. Cela fait dix ans qu’Heddy et moi formons Vortex, un duo sax/trompette minimaliste, version latine d’un réductionnisme alors en vogue à Berlin. Expérience fondatrice dans nos pratiques de l’improvisation. À l’écoute de notre disque, deux ami.e.s éprouvent l’envie irrésistible de s’embrasser. Dans un immense bâtiment désaffecté du port du Havre, un groupe de quadragénaires extatiques hurlent de joie à la fin d’un concert particulièrement baveux.
Automne 2011. Heddy se trouve hospitalisé pour une dissection aortique. La médecine est formelle : la respiration circulaire** augmente fortement la tension artérielle. C’est la fin du saxophone pour Heddy. Dès le lendemain de l’opération, dans sa chambre d’hôpital, Heddy commande des modules de synthétiseur Eurorack : la contrainte comme un ressort pour son imaginaire. Plus tard, il me propose de reprendre notre duo avec cette nouvelle instrumentation : synthétiseur et trompette amplifiée. Sceptique, je ne crois pas à ce nouveau Vortex, ça sonnera forcément différemment. Mais après une première répétition, je me rends à l’évidence : ce n’est pas l’instrument qui fait le musicien. Ce patch multicolore et toutes ces leds qui clignotent sont pour Heddy l’équivalent d’une anche et des clefs d’un saxophone : il conserve sa vivacité à déjouer les attendus, à tirer sur le temps qui passe, à tordre la matière sonore. Et même sans synthétiseur, comme cette fois où, échauffé par une trop longue attente sur la plage arrière d’une voiture, le synthé ne s’allume plus. Pour ce mémorable concert au Frigo à Albi, Heddy joue avec sa bouche et un microphone. Le corps agissant, sans fard ni pudeur, à la fois dépositaire et amplificateur de sa mémoire musicale.

Il y a une forme de boucle entre les débuts d’Heddy à la guitare dans le groupe haïtien Jeune Compas (Paris, circa 1985) et son quintet afro-voodoo punk Èch (Toulouse, depuis 2015). On peut écouter ci-dessous un entretien réalisé avec les musiciens d’Èch un mois après la disparition d’Heddy.
* Voir le film que la documentariste Sabrina Cohen a consacré à ce lieu unique, Ma maison, mon a/entre.
** Une base de données pour comprendre la respiration circulaire, sur le site d’Heddy.
Sébastien CIROTTEAU
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J’ai rencontré Heddy en 2004. J’étais depuis peu arrivée à Toulouse, et je l’ai découvert lors de concerts. Comme à son accoutumée, il jouait alors dans plusieurs groupes, et à cette période, du saxophone baryton ; moi, je commençais le ténor. J’ai tout de suite été emportée par ses sons, sa liberté et son humour musical. Et je le serai toujours.
Nous l’avons accueilli plusieurs fois au Clandé, squat toulousain occupé de 1999 à 2006. C’était la période où lui et Zéhavite, sa femme, accueillaient des événements dans leur maison, La Maison peinte, où se déroulaient une fois par mois des temps d’expérimentation sonores dans les œuvres plastiques faites de collages, d’assemblages d’objets suspendus ou incrustés sur les murs que Zéhavite réalise depuis des années – son œuvre principale, à l’image des artistes d’art brut. L’ambiance baignait dans des effluves épicés de couscous et de pâtisseries orientales, cuisinés par Zéhavite. Avec Zéhavite, nous nous sommes reconnues et adoptées en tant que sœurs de cœur. Il y a cinq ans, elle m’a demandé si j’accepterais de faire un film sur la maison. Un an plus tard, un projet immobilier visait leur quartier, qu’ils habitaient depuis 30 ans : elle m’appela et me dit « Pour le film, c’est maintenant » – et je lui répondis « Yallah, c’est parti ! ».
J’ai passé quatre ans à vivre régulièrement cette maison avec Heddy, Zéhavite, leurs enfants Milan, Tommy, Ella, à vivre cette maison aux couleurs de Zéhavite et aux sons d’Heddy, une combinaison inextricable. Il était donc évident que la musique du film serait créée par Heddy. La collaboration fut cocasse : Heddy aimait jouer avec la matière sonore et s’y perdre, suivre les pistes qui se révélaient à lui, et le faire revenir dans le cadre de musique de film n’était pas toujours facile, on a bien ri pour se comprendre. Il a d’ailleurs créé un album suite à la création de cette musique du film, fait des multiples recherches produites. Et puis nous avons eu le plaisir de partager tous les trois la première du film, Ma Maison-Mon A/Entre, qui s’est déroulée au Cinéma du Théâtre national de Bretagne (TNB), à Rennes, début décembre 2025. Nous avions dans l’idée avec Heddy de combiner projection du film et solo en direct, et il ne fut pas facile de se détacher de cette envie. La première du film restera un moment précieux : c’est la dernière fois que j’ai vu Heddy, que je l’ai vu discuter musique avec les gens qui venaient lui parler après la projection, que j’ai vu son si tendre regard sur Zéhavite, qu’on a ri ensemble, parlé politique, et musique encore et encore.
Le film est en attente de réponse de programmation dans divers festivals, et une date de projection à Toulouse arrivera bientôt.
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Retrouvez Heddy Boubaker dans Revue & Corrigée*
R&C n° 68 (juin 2006) : « Concerts à domicile : tentations esthétiques ? alternative économique ? ébauche de réponse à travers diverses contributions », dossier réalisé par J-Kristoff Camps, incluant un entretien avec Heddy Boubaker pour La Maison peinte.
R&C n° 92 (juin 2012) : chronique de Quasi Souvenir, CD de Soizic Lebrat & Heddy Boubaker, par Dino (Dominique Répécaud)
R&C n° 96 (juin 2013) : chronique de Dig!, CD d’Heddy Boubaker en solo, par J-Kristoff Camps
R&C n° 134 (décembre 2022) : « Jet privé ou char à voile ? Quels modes de déplacements pour la musique expérimentale/improvisée/créative/whatever ? », article écrit par Heddy Boubaker
R&C n° 135 (mars 2023) : chronique de Des voix de loin de près, CD de Danza Cosmos (Heddy Boubaker/ Laurent Avizou/ Youssef Ghazzal/ Rodolphe Collange), par J-Kristoff Camps
R&C n° 140 (juin 2024) : chronique d’Abécédaire, CD de Jobo (Heddy Boubaker & Yann Joussein, liner notes J-Kristoff Camps), par Joël Pagier
Le site personnel d’Heddy Boubaker
* Les anciens numéros de R&C sont disponibles en version papier aux Presses du réel, et en version PDF sur Scopalto.

