Pour Heddy Boubaker (1963-2026)

Heddy Boubaker aux Instants Chavirés en 2018 © jjgfree

*

Il y a des personnes qui sont comme des poutres.

Elles sont toujours là, imbriquées. Elles tiennent et font tenir.

Elles font du lien, du passage, inventent des trous d’air, 

de quoi respirer dans une époque renfermée.

Heddy est, était (je ne me résous pas à cet imparfait) comme ça :

un formidable mélangeur, un cœur modulaire qui peut, pouvait, se brancher

à tout, à tout le monde, à toute la musique du monde.

Heddy sait, savait, que la musique est d’abord un art de vivre.

Une hospitalité. Une convivialité.

Un partage de ce quelque chose qui fait tenir.

Comme bien d’autres, j’ai connu avec lui ces moments où les identités se perdent,

où l’acte de dire ensemble devient une intensité qui brûle toutes les étiquettes,

met le feu au spectacle.

Heddy n’a jamais cru aux frontières.

Il faut un optimisme forcené, une puissance d’accueil, un véritable athlétisme affectif

pour rendre tangible une telle croyance dans l’ici et le maintenant qui est le nôtre.

Le bouillonnement, le refus des catégories, les espaces saturés, 

la Maison peinte qui nous a toutes et tous dessinés autres et pareils,

toutes ces porosités entre la musique, la vie et le couscous (à supposer que ce soit des entités claires et distinctes),

cette vie nomade au sein de sa propre maison,

cette façon mi-brute mi-enfantine d’empoigner un instrument, 

de le faire chanter comme de le chatouiller avec des ustensiles de cuisine, des jouets, du matériel de rasage,

la permission de tenter des choses, de se laisser tenter, cette méfiance envers le fini, le produit, le définitif,

cet étonnement devant un monde qui existe,

le plaisir de partager un kaki,

cette manière d’être présent et toujours un peu en retrait,

poutre qui fait tenir et semble faire partie des murs depuis toujours,

tout cela vit en nous comme au présent perpétuel,

tout cela vit en nous comme un acte de résistance,

tout cela se vit à l’imparfait de toute vie,

la maison tient,

et la mort n’est que le spectre de l’oubli,

elle a paumé ses bouchons d’oreilles,

on va continuer à lui en marteler

des acouphènes,

créer des trous des tympans

dans le présent qui vit,

ici et maintenant.

Je t’embrasse.

Sébastien LESPINASSE

*

Heddy et moi

2006, à la Maison peinte

Le 17 juin 2006, nous débarquons à La Maison peinte. Nous, c’est le duo Kristoff K. Roll (Carole et moi), et le duo de danseur & danseuse L’entre 2, Christian Deric et Mireille Neil (duo qui à l’époque s’appelait Le Chat Pitre. Nous allons improviser : danse et musique en appartement. Mireille et Christian dansent dans cet environnement quotidien, une maison, et Carole et moi faisons du son – uniquement avec les objets de la maison. Dans ces énormes possibles de corps sonores (ou objets/instruments) que recèle un intérieur habité, nous incluons lecteur CD ou K7 avec les disques ou bandes qui sont là. Évidemment, parce que la manipulation devient visuelle, parce que nous sommes avec Le Chat Pitre, et parce que nous aimons ça, nos interventions tiennent autant de la performance que de la musique. Nous avons inspecté les lieux, échangé avec les habitant·es, Heddy, Zehavite sa compagne (pour qui la maison était sa toile à peindre en 3 dimensions) et les enfants pour savoir ce qui était possible ou intolérable pour eux. Et le soir, très respectueusement, nous avons « renversé » la maison. Carole épluchait des pommes de terre un abat-jour sur la tête, pendant que Mireille et Christian épousaient l’architecture de la maison. Les auditeur·ices nous ont suivi à l’étage. Je me souviens en avoir capté (voire capturé) quelqu’un·es et les avoir enfermé·es dans la salle de bain où nous chantions sous la douche (enfin, sous le bruit de la douche, puisque nous sommes ressortis aussi secs qu’en y entrant, mais pour les auditeur·ices derrière la porte, l’illusion était parfaite). Pendant ce temps, ailleurs dans la maison, Carole et d’autres personnes du public jouaient, iels faisaient de la musique avec des chaises. Mireille a méthodiquement vidé les albums photos sur le sol. Christian a terminé en prenant chaque auditeur·ices en douceur : il les a transporté·es puis allongé·es. Heddy et Zehavite, imperturbables, étaient heureux de voir de la vie dans leur maison qui de toute façon, même sans nous et le public (des invité·es), ne devait pas en manquer.

Dans quel autre lieu aurions-nous pu faire ce genre de performance ? Quel théâtre pourrait mettre à disposition un lieu si riche ? Et puis qui donne sa confiance et accepte de voir sa maison, son lieu de vie, ainsi chamboulé ?

C’est un des projets les plus fous que j’ai pu mener. Faire avec ce qu’il y a, dans un environnement existant, et non pas partir du plateau nu et cubique d’une salle de spectacle. Faire avec. Voilà ce que j’aurais pu dire à Heddy. En fait, je pense que lui-même le disait. Que c’était même son moteur créatif.

2015-2016, Le Grand Attracteur et le Grand Attractour

En 2015, Heddy et Sébastien Cirotteau reprenaient leur duo Vortex. Heddy, qui a malheureusement été obligé d’arrêter de souffler dans un saxophone alto, baryton ou basse, joue à présent du synthé. Ils ont enregistré une face de vinyle et me proposent pour la face B un remix. J’ai déjà fait quelques réinterprétations électroacoustiques de morceaux existants, et j’avais déjà imaginé faire des remix de rock ou de chanson. Et si je devais le faire réellement, je déconstruirais la carrure du morceau, je ferais exploser le rythme pour révéler autre chose. Mais lorsqu’ils m’ont envoyé les bandes, face à ce flux, ce flot de son (qui ne m’a pas vraiment surpris, je ne m’attendais pas à des chansons), que faire ? Eh bien, exactement l’inverse. Mettre « en place » leur flot. Bien en place, bien carré et en mesure. Heddy et Seb avaient découpé leurs improvisations en 6 plages, j’ai donc fait 6 morceaux. Le premier à un temps, le deuxième à deux temps, et ainsi de suite jusqu’au sixième à six temps. Une sorte de « suite de danse ». Et j’ai dit des textes (liés à l’affaire dite de Tarnac) sur ces bandes orchestre.

Je suis très heureux de cette proposition. D’abord parce que j’ai fait quelque chose que je n’aurais sans doute pas fait sans cette invitation. Et puis maintenant, j’ai un vinyle avec mon nom (même si ce n’est que la face B).

En février 2016, nous avons joué pour fêter la sortie de l’album ; et puis nous avons joué en trio à la maison pour organiser une tournée : Le Grand Attractour. Avec Heddy, c’était simple : allons-y ! Ce « tour » s’est résumé à deux villes, Grenoble et Saillans, mais deux dates qui se suivent, pour ces musiques, c’est déjà une tournée. Et si l’on ajoute les deux dates lors de la sortie de l’album, ce furent quatre occasions de jouer ensemble*. Je me souviens du concert de Bordeaux. Juste avant le concert, le synthé d’Heddy (un synthé modulaire de grande qualité) ne fonctionnait plus. En pareil cas, j’aurais transpiré à grosses gouttes et disparu sous le tapis. Heddy s’est vaguement énervé contre ces machines sophistiquées, puis il a sorti sa basse (ou sa guitare), et a joué comme si c’était ce qu’il avait prévu.

2025, Heddy en solo à Béziers, au Korrigan, le 25 octobre

Baptiste Hébuterne Mariotte (plus connu sous le pseudo Urbuli Baba) organise une rencontre d’improvisatrices et improvisateurs auKorrigan, un ancien pub célèbre de Béziers. Nous sommes une vingtaine de musicien·nes réuni·es. Que 20 improvisateur·ices se retrouvent dans la ville de Béziers, c’est déjà quelque chose d’étonnant – mais quelle surprise, et quelle joie de voir débarquer Heddy. 

Je lui dis : je suis heureux de te voir. 

Nous ne nous étions pas vus depuis quelque temps. Depuis que nous avions arrêté d’organiser le festival Sonorités/Noise sur Toulouse, peut-être. Dans cet ancien bar, il y a plusieurs pièces sur différents étages, que le nouveau propriétaire utilise pour des expos photos : toute la journée, chacun·e passe d’une pièce à l’autre pour jouer avec les uns & les autres – sauf celles & ceux qui comme moi sont accrochés à leur fils. Le soir, pour un moment public, nous organisons des formations : trio, quartet, duo. Heddy demande à jouer en solo. Il explore en ce moment, à la guitare électrique, un nouveau projet qu’il veut faire découvrir, une proposition rythmique où il crée des boucles en live et joue avec. Dispositif solo simple, et qui m’a particulièrement touché. Rythmes complexes, polyrythmies, boucles bruitées, accidentées, rugueuses mais accrocheuses. 

Je lui dis : J’ai beaucoup aimé. 

Avec Carole, iels ont combiné qu’il devait venir jouer ce solo à Frontignan.

Il ne viendra pas.

Je vous dis : je suis triste.

* À un moment où de nombreux et nombreuses musicien·nes souffrent de ne pas jouer, il n’est pas inutile de rappeler qu’il est possible de prendre en charge la diffusion de ces musiques. Sans argent public, on peut organiser des concerts chez soi ou dans une salle municipale, en extérieur, ou dans tout autre lieu. Cela ne résout pas vraiment les problèmes financiers des musicien·nes, mais c’est complémentaire des lieux plus officiels. Cela crée de la vie musicale. Celui ou celle qui invite n’invitera peut-être pas le ou la musicien·ne qu’il affectionne le plus, mais celle ou celui qui est de passage à ce moment-là ; et finalement, il appréciera la rencontre. Sur ce sujet, Heddy était un modèle.

J-Kristoff CAMPS

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La Fabrique d’improvisation libre, orchestre fondé par Heddy Boubaker et Christine Wodraska © Walkind Rodriguez

Heddy Boubaker savait faire de la vie une œuvre d’art, rendre poreuses les cloisons entre la vie, la création, la politique et traiter toutes les sphères de l’existence avec le même soin, le même intérêt, les faire vivre et dialoguer, pour recueillir de ces expériences l’inouï à remettre en jeu pour que ça pense, que ça joue, que ça creuse et que ça ouvre, encore. Rares sont ceux qui savent jouer de ce fil qui fait tenir ensemble sans imposer d’unisson, et ouvrir au concert des singularités. C’est le pari d’un poète. C’est un legs que chacun qui a eu la chance de le partager avec Heddy pourra s’employer à faire fructifier : le remettre en jeu pour que ça pense, que ça joue, que ça creuse et que ça ouvre, encore.

Rémi BRASSIÉ

J’aime à me dire que les gens que j’aime, qui disparaissent, nous chargent de continuer, en intégrant à nos vies les plus belles choses qu’ils nous ont apprises. Cela m’aide, et c’est une manière de leur rendre hommage. D’Heddy, je retiens ce mélange incroyable de timidité, de douceur relationnelle et d’absence totale d’autocensure. Heddy avait une idée, il œuvrait à la mettre en pratique et le projet prenait forme.

Comme si le moment d’hésitation, qui personnellement m’habite toujours entre l’idée et sa réalisation, n’existait pas chez lui, ou qu’il la repoussait si loin qu’elle n’avait aucun poids. Je me rappelle de plusieurs discussions montrant qu’il ne comprenait pas que je puisse être dans le doute quant à ma légitimité, ma compétence, ou le bien-fondé d’une idée qui pointait son nez. Quel bulldozer en un sens, Heddy ! Waouh ! Quand je parlais de douceur relationnelle, je pense à cette écoute large de l’autre, aux analyses qu’il livrait si on lui posait des questions, analyses toujours très personnelles mais qu’il n’avait pas besoin de défendre : elles étaient là. Point. Et si Heddy était un arbre ? Ce serait un chêne.

Merci pour ta belle amitié, pour tout ce que tu as apporté de dynamisme à la musique improvisée, et pour la belle famille que tu as créée, et qui reste auprès de nous.

Anne CHOQUET

*

En construction (plein d’autres choses encore à venir)…

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