SHANE PARISH / RAOUL ÉDEN
SHANE PARISH
REPERTOIRE
PALILALIA, LP – 2024
RAOUL ÉDEN
INCARNATION
AUTOPRODUCTION, LP/CD – 2024
De la guitare considérée comme l’un des beaux-arts, Shane Parish et Raoul Éden en sont deux des plus talentueux artisans apparus récemment, guitares acoustiques 6 et 12 cordes métalliques entre leurs mains, creusant le corps boisé pour faire apparaître de nouveaux paysages imaginaires. L’histoire de la guitare « americana » aligne de très nombreux guitaristes d’exception, qui ont su inventer leurs grammaires gestuelles, d’improbables accords, s’écartant souvent des chemins de la tonalité et de leurs balisages scolaires : l’un d’entre eux dont le nom revient souvent étant John Fahey (1939-2001). Si les jeux de Parish et d’Éden n’évoquent pas directement celui de Fahey, Parish usant de figures plus acrobatiques, Éden étant dans une plus grande réserve, peut-être aussi tous deux moins traversés par le blues primitif, il y a une parenté de cœur, ou d’âme, appelez ça comme vous voulez, un lien souterrain qui court de l’une et l’un vers l’autre. On ne peut imaginer le nombre d’heures de travail sur l’instrument, la répétition de la phrase à la façon des artisans polissant leur œuvre, cherchant une forme de perfection, qui non pas contraindrait mais libérerait. Combien de doigts ont chacun d’entre eux, sans qu’on puisse les voir et s’émerveiller d’une vaine technique ? Plusieurs paires de mains il me semble, tant les notes coulent en cascade. Parish et Éden se différencient par leur rapport au temps, le premier cherchant l’ivresse de la vitesse, le second faisant l’éloge de la lenteur.
Repertoire est un album de reprises reprenant avec la même attention Eric Dolphy, Minutemen, Ornette Coleman, Kraftwerk, Aphex Twins, Alice Coltrane, Captain Beefheart, John Cage : dépassant la question du genre, chaque musique porte en elle un élément irréductible aux étiquettes, ce qui la constitue et lui donne son universalité. Chacun des morceaux assemblés ici n’est pas la retranscription d’un original mais une traduction, qui laisse à Parish une liberté d’adaptation. Si, dans un premier temps, sa technique virtuose masque sa musique, arrive un moment où l’écoute cède à la beauté de sa seule musique, où l’on est touché aussi par son obstination à rendre vie à ces morceaux pris dans le glacis du temps. Shane est dans la traduction de ces originaux qu’il réduit à leur cœur, sourd aux genres.
Incarnation a été enregistré dans la solitude des monts d’Auvergne, dans l’intimité entre Raoul Éden et ses guitares acoustiques. Jeu flamboyant, ancré à la terre et au feu, porté par ses techniques de picking, d’arpèges ascendants, dans les pas de ces guitaristes disparus : Robbie Basho, Steffen Basho-Junghans, John Fahey, Jack Rose… Il n’y a pas que l’americana qui résonne là, mais aussi les ragas indiens, les musiques du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord : Raoul Éden est un arpenteur d’improbables géographies, musicien errant, ne voulant pas s’enfermer dans un territoire, un pas en dehors, à côté. Il joue s’enfonçant dans ces matières de cordages emmêlés, ces drones ascendants. Hors du temps, il n’y a plus qu’à se laisser flotter, partir avec lui pour d’improbables voyages.
Michel HENRITZI

