THOMAS TILLY

BIRDS MEASURING SPACE

APO, CD/DL – 2026

Il y aurait deux façons de faire de la musique : la première serait de composer ou d’improviser partant d’une idée, d’un concept, d’un feeling, de créer la musique en partant d’une abstraction, la seconde serait de s’ouvrir aux bruits du monde et d’écouter ses multiples voix, les recueillir et les diffuser – Pierre Schaeffer a ouvert cette voie. Et là encore, il y aurait deux approches opposées : celle qui consiste à capter ces bruits du monde et à les transformer via une technologie, comme le fait Francisco Lopez, l’autre de les prélever et de les diffuser dans leur vérité nue, ce que fait Chris Watson par exemple. Thomas Tilly se tient là, micros en main, immergé dans un lointain exotique, à la façon d’un naturaliste déplaçant l’objet de son étude dans un autre lieu, celui du montage. Pour cet enregistrement, Thomas Tilly est allé poser ses microphones dans la réserve naturelle de Rio Claro, dans la Cordillère des Andes colombienne, où vivent dans des grottes des colonies de guacharos, oiseaux cavernicoles ayant développé des capacités d’écholocalisation, comme chez les chauves-souris. Mais à la différence des chauves-souris, les signaux émis par les guacharos sont audibles pour l’homme, générant des phénomènes sonores bruyants, offrant des matières mouvantes que Thomas Tilly a choisi de capter et de nous restituer avec un minimum de manipulations, dans toute leur inquiétante nudité. « L’imagerie de l’oiseau comme symbole d’une nature idéalisée, et de sa « musique » comme représentation du son beau et juste, me semble incompatible avec le bruit horrible produit par les guacharos. Les quatre enregistrements présentés ici suivent la progression réelle de l’écoute du phénomène. Ils débutent par les cris sociaux à l’intérieur des grottes et s’achèvent sur le rassemblement de plusieurs milliers d’oiseaux dans un étrange mouvement tourbillonnant, d’où n’émanent que des signaux de guidage. Ils sont présentés sans montage ni traitement », nous dit-il. L’écoute nous entraîne dans un remake des Oiseaux de Hitchcock : on bascule dans une forme de noise music oppressante, inquiétante, nous mettant sous tension. Sans les notes de pochette de Thomas Tilly, il serait impossible d’identifier les sources sonores. Voix chuchotantes, papiers froissés, ventilation, mécanique industrielle ? Ce qui importe peu, Thomas Tilly n’étant pas dans une approche d’écologie sonore restituant un fragment de réel. Ce qui importe, c’est la façon dont le son va s’approprier l’espace et accaparer notre écoute. La façon dont un son existe pour lui-même, sans notre oreille sociale. Un son qui sur cet enregistrement est dans un mouvement continu, fonction du nombre d’oiseaux tournoyant dans la caverne, s’amplifiant jusqu’à devenir une performance noise (on pourrait penser au groupe Aube) – et l’oreille n’a plus de repère stable.

Michel HENRITZI

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