jacek chmiel & lara süß
meandertale
leo recordsLR 900 – 2021
distribution : metamkine
cd
Le premier officie à l’électronique et aux objets divers. La seconde est vocaliste. Leur association, née sans doute au sein de la Musikschule de Bâle, est à l’origine de quatre déambulations soniques, adoubées par Fred Frith. Celles-ci exposent les circonvolutions tantôt grouillantes, parfois étirées, délicatement déferlantes ou parfois en suspension, voire nourries de quelque échantillonnage (en particulier dans « Admiration Is For Poets And For Cows »), générées par Jacek Adam Chmiel, dans lesquelles s’insinuent les effets de voix de Lara Süß, entre râles, gémissements, délicates mélopées ou cris déchirants. Cette combinaison constamment fluctuante entre un chaos contrôlé par la finesse et la précision des sons, et des moments plus en apesanteur, crée une sorte d’univers pointilliste certes perturbateur mais prenant. Depuis, mais uniquement en numérique, Chmiel a publié deux autres réalisations, l’une avec des sons environnementaux (Sounds From Chácara), l’autre en partenariat avec un saxophoniste, Sylvain Monchocé (Artifacts). 
 
 
 
 
 
pierre durr
chorale joker
ambiances magnétiquesam 256 – 2020
cd
Nourrie par l’imaginaire et la ferveur iconoclaste d’une vingtaine d’artistes dont le premier instrument n’est sans doute pas la voix, la pièce Les Lucioles, interprétée par la Chorale Joker de Joane Hétu, Jean Derome et Danielle Palardy Roger déborde d’une énergie foutraque et diablement communicative. Cette bande d’allumés issue de la scène improvisée de Montréal, parmi lesquels on croise notamment Lori Freedman, Alexandre St-Onge, Michel F Côté, Diane Labrosse, David Cronkite, Géraldine Eguiluz ou Isaiah Ceccarelli, semble même s’en donner à cœur joie, bousculant les conventions du genre avec une bonne humeur réjouissante en ces temps de morosité programmée. Insecte à la luminosité naturelle, la luciole ou mouche à feu, dont l’éclat n’a d’égale que la fugacité, n’en est pas à son coup d’essai poétique. Pasolini lui-même voyait dans sa disparition une métaphore de la culture dévorée par la Société du Spectacle, et dans son Projet Luciole de 2014, le romancier Nicolas Truong comparait sa survivance à une lueur « brillant encore au cœur des nuits surveillées ». À bien écouter d’ailleurs, on comprend que le texte martyrisé par les Jokers décline lui aussi la brillance et la fragilité de son sujet en autant de signes d’espoir contre l’obscurité. Mais s’il assume la délicatesse de David face à la force brute de Goliath, le livret ne traite pas la résistance de ces points luttant dans la nuit sous la forme d’une diatribe militante, mais comme un conte dont l’esthétique relèverait plus du cubisme que du naturalisme, un collage surréaliste dont le sens profond se dissimule sous l’apparent effet du hasard. D’un strict point de vue musical, l’ensemble – constitué d’improvisateurs aguerris, d’instrumentistes, de danseurs ou de comédiens – obéit au principe de la conduction et se laisse guider par une série de signes instantanés à travers les divers moments de la pièce, alternant soli et tutti, figures imposées ou laissées à discrétion, déplacements des masses sonores, canons successifs conduisant à la folie bruitiste, voix confinant à l’épuisement, durées ad lib ou arrêts soudains. Il faut tendre l’oreille si l’on veut saisir le contenu et plus encore si l’on veut atteindre au sens, comme dans ces films où le spectateur doit participer activement à la création. Mais après plusieurs écoutes, la langue employée se laisse apprivoiser, au point que l’opacité de certains détails nous offre un sésame singulier vers une compréhension générale et une intelligence réelle, non seulement du discours, mais aussi des enjeux dans toute leur dimension poétique et musicale. Fondée en 2012, la Chorale Joker relève de ces groupes d’artistes dont le projet compte peut-être moins que le rassemblement en un temps et un lieu précis. On peut donc raisonnablement penser que Joane Hétu, dont l’ensemble SuperMusique réunit également, depuis 1998, une vingtaine d’instrumentistes émargeant bien souvent chez Joker, appartient à cette indispensable lignée d’êtres fédérateurs capables d’illuminer les esprits dans les ténèbres de l’individualisme.
joël pagier
ig henneman
solo songs for instruments
stitching wigwig 31 – 2020
cd
aforismen=aforisme=aforismes
evil rabbit recordsERR 32
cd
Compositrice, violoniste et altiste néerlandaise, Ig Henneman s’est fait connaître assez tardivement au sein de la scène des musiques improvisées bataves. Comme instrumentiste, elle s’est souvent produite ces dernières années avec le saxophoniste/clarinettiste Ab Baars (comme en témoigne d’ailleurs l’enregistrement sur Evil Rabbit Records), et a participé au trio canadien/néerlandais Queen Mab, aux côtés de Marilyn Lerner et Lori Freedman. Dans Solo Songs for Instruments, elle ne joue pas elle-même. Ces chants pour instruments, qu’elle travaille depuis déjà plus de cinq ans, sont basés sur de courts poèmes (presque des haïkus), écrits par Emily Dickinson, Ingeborg Bachmann, Anneke Brassinga, Sarah Lawson et Nanao Sakaki (seul homme dans cette aventure), et l’interprétation en est confiée à cinq musiciennes solistes, issues aussi bien de la scène classique (la violoncelliste Lidy Blijdorp) que du milieu de la musique contemporaine (la violoniste Diamanda La Berge Dramm a joué certaines œuvres de Christian Wolff ou d’Alvin Lucier, l’altiste Elisabeth Smalt a enregistré avec If, Bwana, Yannis Kyriakides et s’est spécialisée dans les œuvres microtonales…), mais aussi du monde de l’improvisation (Anna Voor de Wind s’est produite avec l’Orquesta del Tiempo Perdido, et la bassoniste Dana Jessen émarge auprès d’Anthony Braxton, George Lewis, Ingrid Laubrock). Toutes adoptent une démarche singulière dans l’interprétation ouverte d’une œuvre écrite, y insérant, au milieu ou à la fin, selon leur cheminement et ressenti, le poème qui leur est dévolu, chanté, parlé, voire simplement susurré…
On retrouve Ig Henneman en tant qu’interprète dans une improvisation datant de juin 2019, justement en partenariat avec Ab Baars (ici au shakuhachi et à la clarinette), mais aussi avec deux nouveaux venus, l’un originaire de Roumanie (George Dimitriu, alto et violon) et l’autre de Catalogne* (Pau Sola Masafrets, violoncelle), ce qui confirme l’attraction, déjà évoquée, de la scène amstellodamoise pour les improvisateurs. Cette rencontre en quartet n’est nullement démonstrative, ni bavarde, ni tonitruante. Et loin d’un exposé de longues tirades, elle est plutôt impressionniste, aux effets grouillants, comme pour mieux souligner une description de nature, (ou plus précisément du sol des trois pays d’origine des interprètes) : peut-être âpre, parfois sauvage, faite de tourbes, de bruyères violettes, de zones humides, de dunes, de steppes où affleurent ardoise, tchernoziom… mots qui dans une langue ou une autre, constituent les intitulés des 11 pièces. Le jeu des musicien.ne.s peut être dynamique, chatoyant et volontaire, parfois furtif, en usant de divers effets (pizzicatos, longs glissements des cordes…).

* Oui, Catalogne et non Espagne, certains intitulés des morceaux renvoyant au catalan…
pierre durr
javier hernando
jardin naufrago
la olla expressloecdo31 – 2020
cd
Synthétiseur et effets : voilà pour l’instrumentation. Ou le synthé dans tous ses états, avec ses pulsions, ses variations, et aussi ses limites inhérentes : timbres trop reconnaissables, séquençage abusif. Suit un voyage dans différents paysages synthétiques, presque une histoire de l’utilisation du synthé au travers du temps. Certains morceaux peuvent un peu rappeler l’école allemande des années 70, comme « Exorama » avec sa trame à base de sinus sur un roulement/battement de basse de VCO, avec ses sons un peu métalliques, où naît à mi-parcours une mélodie, tournante, un peu nostalgique ; ou bien « Port Radium », avec son jeu de basse sur la stéréo, accompagné de frisottis électroniques très seventies, ses modulations, ses variations de hauteurs et de vitesse et la pulsion des synthés, claquants et résonants. On passe à des rémanences de musique répétitive « à l’américaine » avec « Entre Veredas » et sa petite mélodie synthétique rapide voire enjouée, répétitive, qui se densifie progressivement, gonfle, séquenceurs en goguette. D’autres morceaux peuvent faire penser à des musiques de scène ou de film des années 1980, comme « Novilunar », où un petit thème minimal, harmonique, sur un tempo dynamique, se stratifie progressivement en une mélodie tournoyante, légèrement mélancolique, au son très clair, avec variations de hauteur et léger effet de phase, créant ainsi des lignes très chorégraphiques ; ou « Verdemar », avec sa petite phrase légère à la Sakamoto et son effet de flanger en fond. La musique peut aussi aller se promener du côté de l’ambient voilée – comme c’est le cas pour « Vista Rasante » : des éclats en rebonds sur une ligne sourde avec un arrière-fond noyé, parsemé de perles de crépitement de saturation, d’où percent des sons de cordes pour former un paysage humide – ou aller vers une ambiance plus sombre, comme sur « Noctiluca », à l’atmosphère sourde, avec sons roulants, pluie, sons de halls résonants et petits roucoulements métalliques, ou bien sur « Octo Tornasolado », avec sa pluie et ses oiseaux synthétiques, d’où émane une fréquence qui s’élève comme une brume et se module, peuplée de petits évènements sonores, avant que n’entre en piste un séquenceur, en lâcher de notes façon dripping. L’ensemble dévoile de multiples paysages, comme autant de bulles temporelles ou comme un journal traduisant les humeurs du moment, avec ses espaces sonores faits de textures et de couleurs variées, de strates imbriquées, de lignes superposées, agrémentées de battements et de crépitements, en une réalisation précise… Mentionnons au passage le très beau travail photographique de la pochette réalisé par Angel Lalinde, tels des sténopés contemporains, avec leurs branches figées, comme gelées, nervures enserrées dans une goutte, dans des taches/empreintes de gris fondus, avec des fenêtres d’immeubles en arrière-plan, où parfois transparaît un visage.
emmanuel carquille
elif yalvaç
mountains become stepping stones
nna tapes134 – 2020
cassette
Quoique cet enregistrement K7 soit sa première production physique sous son nom, deux pièces d’Elif Yalvaç figurent sur deux compilations, l’une avec d’autres musiciens de son pays*, l’autre internationale**. Après deux créations numériques en 2016 (CloudScapes) et 2018 (L’Appel du vide), la jeune musicienne turque propose une virée sonore dans les espaces nordiques, faite de paysages sonores captés en Norvège (« Broken Spectre ») ou encore en Islande (avec l’aide de Magnus Bergsson) dans trois pièces retravaillées avec des effets de guitares, de pédales diverses, de synthétiseurs voire de Game Boy. Elle y explore la nature sauvage des sites, leurs phénomènes visuels (« Broken Spectre ») et lumineux (« Under The Aurora 1 et 2 »), leur rudesse, les falaises basaltiques balayées par les flots impétueux de l’Atlantique Nord, en les traduisant en musique. Une musique que l’on peut qualifier de bruitisme ambient, dont les détails minuscules, aériens et mélodiques se combinent avec une approche souvent tourmentée et âpre.

* Noisy Ground, SANRI Zine, CD, SANRI-001, 2019.

** Being For The Benefit Of Kafé Hærverk!, Hærverk Industrier, HÆ000, 2021 (Maja Ratkje, Mia Zabelka, Makoto Kawabata, Lasse Marhaug y émargent, entre beaucoup d’autres).
pierre durr
rifo
betel
carton records / coax recordscroix croix 19
lp-dl
Dans notre numéro de juin paraît la chronique d'un des projets de Jean-François Riffaud en groupe, Abacaxi (en compagnie de Vincent Desprez) sur le label Carton records. Le guitariste propose sur le même label son projet solo Rifo. Un disque de guitare que l'on peut croire à plat, et pourtant énormément de sonorités à travers moultes pédales d'effets semblent si verticales. De la résonance, de l'extension d'un blues étriqué, qu'il va bien falloir maltraiter évidemment. De la boucle rêche, des cordes pincées et tirées au plus près du manche, vibrées à ne plus en pouvoir, asséchées jusqu'à plus soif, répétées et décalées. Les graves sont multicolores et extatiques. Le souffle de l'ampli est là, comme sur un enregistrement cassette du plus bel effet. Ça gratte sévère, ça croustille à souhait, ça joue comme ça vient, ça respire comme ça peut, il ne reste plus beaucoup d'espace et pourtant le minimal est de mise. SuffisamMent singulier, le jeu se paie la reverb dans un combat homme/machine mais étonnement jamais noise. Et finit en blues proche de John Fahey. Classe. 
 
 
 
 
 
cyrille lanoë
united color of black metal
synchronicités
kythibongktb72
lp-dl
Le label nantais Kythibong tire le fil comme il l'avait fait avec Danse Musique Rhône Alpes il y a peu, des musiques de travioles. Avec cette fois le deuxième disque de UCBM et ce duo guitare/batterie, monté par Jean-Baptiste Geoffroy, de Pneu ou Tachycardie, et Guillaume Brot de Tu brûles mon esprit entre autres projets. Une tonalité qui tient autant des musiques analogiques et électroniques, que de l'électroacousique. Un saut dans le vide qui dès le nom donné à l'album joue sur les interprétations de l'entrechoc, combattant des assemblages que l'on croirait tout droit tirés des musiques froides en field recordings que des travaux les plus expérimentaux de ce que l'on a un temps appelé l'electronica, les allemands de Kreidler en tête, l'esprit Mille Plateaux pas si loin non plus. Mais pas que, de strates ondulantes en manipulations concrètes, pour ne pas dire petit à petit, la musicalité se forme morceau après morceau pour atteindre en fin de disque (trop court !) des espaces droniques laissant entrevoir une noirceur à leur manière, délicate, physique et sensuelle à la fois. Dans une production dense et percutante. Un travail soigné qui promet de bien belles suites qu'il faudra bien surveiller. 
 
 
 
 
 
cyrille lanoë
laurent saïet & guests
after the wave
trace labeltrace056
cd
Un disque enregistré entre février 2020 et février 2021, pendant la période que l'on sait et qui, s'intitulant « After the Wave », en dit beaucoup par son titre. D'ordinaire en solo, LAURENT SAÏET s'est « entouré » de « guests », à distance donc. Ainsi Edward Ka-Spell vient préter sa voix, Quentin Rolllet son sax et monotron, Thierry Müller ses synthés et guitare acoustique, Paul Percheron sa batterie et Ben Ritter sa voix et clarinette. Laurent jouant en plus de composer et mixer la plupart des titres, du Mellotron, de la guitare, de la basse, des synthés, des percussions programmées, et autres instruments à corde ou électroniques. Une belle variété de possibilités mises au service d'une variété de styles. Si « By-pass » et « The second wave » entre autres semblent s'inspirer de bonne manière du trip hop lancinant de Massive Attack, « Mambo of the 21st century » fait la part belle au...mambo mêlé à de la bossanova, l'ambiant apparaît clairement en filigrane dans l'ensemble, pour se montrer autant sur les titres chantés qu'instrumentaux. Le groupe s'aventure également dans un rock musclé avec « Hell ride » aux consonances jazz rock qui s'invitent dès le titre suivant, pour une « Solar eclipse » très cinématique, presque feutrée. La fin du disque insiste sur les synthés, en nappes, en bulles, en écho aux harmoniques de la guitare, on baigne presque dans un psyché noyé dans de la cold wave (ou « after the wave »).
cyrille lanoë