À PRAGUE

ÉTRON FOU LELOUBLAN

MUSEA – GAZUL RECORDSLES ZUT-O- PISTES GA 8669

CD

« J’ai été le manager d’ÉTRON FOU LELOUBLAN tant que le groupe a existé. Nous faisions des milliers de concerts par an, puisque je les astreignais à trois ou quatre prestations publiques quotidiennes – sauf les dimanches et jours fériés car, même exploiteur du peuple, j’ai conservé une part d’humanité. J’avais réussi à imposer ce rythme soutenu en faisant croire à ces naïfs qu’il leur était nécessaire pour parfaire l’exécution de leur répertoire. Notre dernière expédition derrière le Rideau de fer ? Formidable. Nous avons passé des semaines à sillonner la Sibérie en hiver, jouant de préférence en plein air. Les autorités soviétiques étaient très friandes d’offrir ce genre de performances divertissantes à leurs administrés.
Je ne cache pas qu’il me fut souvent difficile de décoller Guigou de son tabouret, de rentrer précipitamment Jo ou Ferdinand au chaud dans notre camionnette, pétrifiés par la glace et victimes de crampes entre deux accords. Mais ce sont les risques du métier, ma doudoune équipée chauffage central (bois, mazout, charbon et gaz) me fut bien utile, tout comme mes mitaines – sujet de discorde avec mes amis car j’étais le seul à en posséder ; selon moi les bons musiciens se doivent de jouer mains nues en toutes circonstances. Grâce à ma clairvoyance, le trio est vraiment devenu professionnel, confronté qu’il fut à des conditions extrêmes pour exercer son art.
Je déplore l’ingratitude actuelle dont ils font montre à mon égard, ainsi que leur jalousie vis-à-vis de mon râtelier ciselé par les meilleurs joailliers d’Anvers. Certes, ils m’ont beaucoup rapporté, mais en retour je n’ai guère été pingre quant au nombre de mes initiatives les concernant. Sans moi, ÉTRON FOU ne serait resté qu’un groupe marginal, que d’aucuns prétendent précurseur du punk. D’ailleurs, qui aurait pu prédire qu’un jour je me ferais attribuer l’auréole de Malcom McLaren hexagonal ?…
« 
Laissons le paisible retraité Grimaud à ses divagations rocambolesques. Après de courtes échappées en Yougoslavie (1980), puis Pologne (1983), l’unique incursion en Tchécoslovaquie que tentèrent Jo Thirion, Ferdinand Richard et Guigou Chenevier se réduisit à une seule date, donnée dans l’ambassade de France à Prague le 13 novembre 1984, conséquence des contraintes que voulait leur imposer la bureaucratie communiste.
Dans une salle de 250 places occupée par 300 spectateurs – alors qu’à l’extérieur autant de volontaires se voyaient réduits à faire le pied de grue –, le trio roda les tubes qui vont figurer sur son prochain opus « Face aux éléments déchaînés » (dont la mise en boîte fut supervisée par Fred Frith en août de l’année suivante).
Brièvement introduits par Ferdinand à l’intention des Tchèques francophiles, les 13 titres interprétés ce soir-là ne comportent qu’un extrait de l’album « Les poumons gonflés » (« La Musique« ) et un des « Sillons de la terre » (« Phare plafond« ). Gasp ! S’exclameront les exégètes. Aucun inédit ? Qu’ils se rassurent, pour le même prix, ils en disposeront – à l’époque – de presque trois : « Araignée du matin » (un prototype qui deviendra « Sous les draps » en 1985), « Dernier solo avant l’autoroute » (qui va trouver sa place officielle dans le « Noisy Champs » des Batteries, 1 986), et la version EFL du classique de Boris Vian « La java des bombes atomiques » (dont une cousine finira par échouer sur la compilation « A Classic Guide to No Man’s Land« , 1 988).
Pour conclure, prise de son à l’arrache et circonstances historiques procurent à cet enregistrement une sensation d’urgence, la délectable impression de goûter un fruit défendu. Document.

PAUL-YVES BOURAND

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