MASAYO KOKETSU/NAVA DUNKELMAN
VEINS OF RAIN
RELATIVE PITCH RECORDS, CD/DL – 2026
Il y a quelques années, j’assistais par hasard à un concert de la saxophoniste Masayo Koketsu dans un club jazz à Kyoto, où j’allai accompagné de Yoko Chan, patron du Rokudenashi, un jazz-kissa sis dans le Pontocho. Elle y joua essentiellement des reprises de Dolphy, de Coltrane, d’autres thèmes à la demande du public, geste à la fois généreux et frustrant : j’aurais aimé entendre sa musique. Je l’entends aujourd’hui, là, sur ce disque partagé avec les percussions de Nava Dunkelman, musicienne japonaise émigrée à New York. Ce corps hybride de musiciennes s’attaque à ce qui fait le jazz : le swing, les thèmes, l’improvisation, la brûlure. Masayo Koketsu tient son saxophone alto comme on s’enlace à un autre corps, pour une danse votive à cette vieille histoire du jazz, proche de nos oreilles, souffle sensuel et brûlant. Noël Akchoté me disait : « le jazz n’est pas un style mais une parole » : j’essaied’écouter la voix de Masayo Koketsu, ce texte cuivré qu’elle chante, lèvres collées au bec, à l’anche, doigts courant sur les clés, sa langue sortant du pavillon. Non pas derrière mais avec elle, Nava Dunkelman tisse une tenture colorée, feu d’artifice un soir d’été, peaux et cymbales glissant l’une sur l’autre, insomniaques, rythmiques chantantes et fracassées, le temps immortel. On songe à Susie Ibarra, tambour ventriloque de la jungle new-yorkaise. Le griot parle à travers leurs voix, conte les bruits de la ville, ses fantômes jamais partis, qui persistent à hanter nos crânes. Masayo Koketsu joue de leurs os, souffle avec eux des thèmes mélancoliques ou fiévreux, paupières closes, seule façon d’être voyante. Logorrhées cuivrées autour de leur cou, elles jouent libres, amoureuses de cette Histoire qui les accueille, et nous la content dans toute sa poignante dyslexie. Deux femmes libres. Free like fire.
Michel HENRITZI
